Ce qu’Aix doit à Marie de Solms

Comment laisser passer le 8 mars, journée des droits des femmes, sans évoquer les combats et les ambitions d’au moins une icône féminine affranchie, qui a contribué à faire rayonner Aix encore savoyarde. A la rencontre de Marie-Laëticia Bonaparte-Wyse connue chez nous sous le nom de Marie de Solms.

Un puissant rayonnement intellectuel, avant Belle époque

Qu’on soit bien clair, si Marie de Solms s’installe à Aix, ce n’est pas uniquement pour l’attrait des cures, ni la beauté du lac du Bourget plus tard promue par Lamartine ou sous le label #AixRivieradesAlpes, ni le besoin de renouer avec l’air pur de son Irlande natale – d’autant que la Révolution industrielle battait son plein…

Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse est un pur produit politique de l’ère romantique européenne. Née en 1831 sous le règne de Louis-Philippe, roi des Français, elle est la quatrième enfant d’un mariage de haut-rang entre Sir Thomas Wyse, diplomate britannique et Laëtitia Bonaparte, nièce de Napoléon.  Élevée dans les jupons de Madame Récamier, elle tient, toute jeune mariée, un salon parisien remarqué. Tout comme sa désapprobation sur les événements de décembre 1851. Autant d’activités et d’opinions libérales jugées dangereuses par le Second Empire nouvellement instauré – Marie de Solms est donc condamnée à l’exil.

C’est parce que la Savoie constitue encore un Etat à part entière – le Royaume du Piémont-Sardaigne que la Princesse de Solms, à qui Napoléon III aurait aussi interdit d’user du nom Bonaparte, en fera sa première terre d’asile.  Quoi de plus normal donc pour cette érudite, abandonnée par son mari rallié à l’oppresseur, de rebâtir à Aix-les-Bains un vivier intellectuelle, littéraire et artistique, fédérant au-delà des proscrits du 2 décembre comme pour tenter d’apaiser son mal du pays.

Le Théâtre à Aix, un héritage de Marie de Solms ?

Plus qu’une « muse des Alpes », dont on loue la beauté et l’intelligence, Marie de Solms ne se contente pas d’inspirer ses contemporains, elle est résolument une femme d’action, éprise des lettres et des arts.

Acte Ier et fondateur de Marie de Solms : la création de son propre théâtre à domicile en 1854 – bien avant donc que le Casino Grand Cercle inauguré en 1849 n’abrite son fabuleux théâtre à l’italienne. Il faut attendre en 1880 pour qu’un théâtre permanent soit ajouté au Casino. Ce théâtre du Chalet, elle en est naturellement la directrice. Elle y fait jouer ses propres pièces compilées  dans « Les Soirées d’Aix-les-Bains » (Corinne ou l’Italie, Les Suites d’un ménage de garçon, une Livre de Chari, Aux pieds d’une femme…), ainsi que les pièces inédites d’Alfred de Musset, Alexandre Dumas, François Ponsard, Octave Feuillet, Marivaux…

« Alexandre Dumas qui se pique d’avoir été l’ami de tous les grands esprits de son siècle vient y faire la cour à la jeune princesse, Ponsard, lui, devient son hôte le plus assidu… Jamais Aix-les-Bains n’avait été aussi animée. On venait de Paris, de Florence et de Vienne pour y assister aux premières représentations du Chalet »

La Vérité sur Madame Rattazi, 1869 (auteur inconnu)

Des poésies à la gloire de la Savoie et un vent post-romantique

Acte II : alors qu’elle finalise un ouvrage botaniste « Flore » s’intéressant à la richesse naturelle savoyarde, Marie de Solms renoue avec la poésie dont elle maîtrise les codes depuis l’enfance. Attristée par la perte soudaine des reines Marie-Thérèse (mère) et Marie-Adélaïde (épouse) subie par le Roi Victor Emmanuel II, Marie de Solms dédie à son protecteur « Chant funèbre ». Un poème mêlant compassion et éloge politique, dans lequel elle hisse Victor-Emmanuel II au rang de souverain idéal, aimé de son peuple avec le vers suivant : « bénissez l’alliance intime, d’un peuple et roi magnanime ». Comprendre a contrario de son tyran Napoléon III.

Un peu plus tard, elle assume son statut d’exilé politique en signant plusieurs poèmes sous son propre nom dont « Fleurs d’Italie, poésies et légendes », publié en 1859 à Chambéry, par l’imprimerie Ménard et Compagnie, et « La Dupinade suivie des Chants de l’exilée ». L’exilée de Savoie manifeste son amitié à l’exilé de Guernesey alias Victor Hugo.

Des « Matinées d’Aix » au « Journal du Chalet », cancans aixois et plume rebelle !

Acte III :  la création d’une revue mondaine en 1858 intitulée « Les Matinées d’Aix », puis « le Journal du chalet », en référence à sa demeure dit « le Chalet de Solms », enfermant des caricatures qu’elle dessine elle-même, critiques littéraires et artistiques, mais aussi des chroniques politiques acerbes, parfois signées de grandes personnalités. Une mine de témoignages sur la vie et les cancans de l’époque. Etrangement, l’opinion de l’époque véhicule déjà un sentiment d’insécurité croissant, en dénonçant la multiplication des vols et l’impuissance de la police… Un semblant de déjà-vu ?! 

A savoir que des collectionneurs conservent précieusement cette publication, mise à prix jusqu’à 450 euros pour l’équivalent de deux ans de revues

Une fois que Marie de Solms amnistiée par Napoléon III, à la suite de l’annexion de la Savoie en 1860. La plume rebelle de Marie de Solms sévira de nouveau à Paris, puis brièvement côté italien, à la suite de son mariage avec le ministre Urbain Ratazzi et depuis Madrid, avec « les Matinées Espagnoles » – logique ! Son ambition : révéler auprès du public français des talents littéraires du monde latin, qu’elle s’empresse de traduire.

Le Chalet de Solms, un haut-lieu d’influence… conçu sans cuisine !

Aix a tiré profit de l’exil de Marie de Solms, qui vivra pendant une dizaine d’années au Chalet, un temps avec son fils et son jeune frère Lucien, connu pour avoir travaillé sur le percement du canal du Panama.

Encore aujourd’hui, on aperçoit au numéro 6 de la rue Alfred-Garrod à Aix-les-Bains, le « Chalet de Solms », riverain également de l’avenue Marie-de-Solms. Le parc entourant le chalet jadis est désormais l’emprise de nouveaux immeubles…. La loi de la densité oblige. Le terrain avait été acheté par le comte Alexis de Pomereu, qui serait le père naturel du premier enfant de Marie de Solms, à savoir Alexis de Solms.

La vie au chalet prend fin en 1863. Quelques jours après le décès de son premier époux, Marie de Solms devient l’épouse du Comte Urbain Ratazzi, ministre de Cavour. Ses séjours aixois restent réguliers jusqu’en 1877, date à laquelle elle se marie une troisième fois, cette fois-ci avec Don Luis de Rute, établi à Madrid. So International ! D’ailleurs, dans sa dernière revue, elle confie en 1890 « qu´elle fit elle-même les plans du chalet oubliant d´y placer une cuisine. Alexandre Dumas, alors en villégiature à Aix, aurait été obligé d’aménager un équipement de fortune pour régaler les invités ». (source)

Celle qui a tant convoité son retour à Paris y parvint. Elle le regagna en 1889 et y mourut en 1902. Et pourtant, la princesse de Solms repose au cimetière d’Aix-les-Bains, auprès de sa fille Lola, morte à 3 ans. L’enfant avait été percutée par une navette d’hôtel après avoir échappé à la vigilance de sa nourrice en 1888.


Crédits photo : Riverside Photography
Aix-les-Bains – 2020

Publié par Karen

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